Le Rubicon

Le Rubicon est un fleuve plutôt petit. Il fait une petite trentaine de kilomètres, se ballade dans le Nord de l'Italie, à 300 kilomètres du Nord de Rome. 30 petits kilomètres, un peu boueux, un peu flingué, pour se jeter dans l'Adriatique. En vrai, c'est un fleuve qui n'a qu'un seul intérêt si on n'habite pas la région.


 En 49 avant Jésus Christ, Caius Iulius Caesar franchit ce fleuve avec son armée; malgré un ultimatum du Sénat lui déclarant, de fait, la guerre s'il le traverse. Il vient de Gaule, qu'il dirige au nom de la République Romaine. Le sénat sait qu'il vient faire un coup d'état autoritaire, puisqu'il ne s'en est jamais caché. Ce n'est pas le premier, ça ne sera pas la dernier. Néanmoins Jules César franchit le Rubicon et bat les armées du Sénat, devenant ainsi Dictateur de Rome (le titre d'Empereur lui sera conféré posthume). En soit, cela n'a rien changé et tout changé. C'est à dire que Rome reste une administration militaire expansionniste, cherchant à dominer son voisinage qu'elle considère comme étant barbare. Mais Rome n'est plus vraiment une République à ce moment, le visage de son pouvoir n'est plus une assemblée d'hommes puissants cherchant à organiser le pouvoir en fonction des équilibres politiques, mais une Dictature centrant son pouvoir sur une personne auquel un culte de la personnalité est voué. L'Empire Romain est considéré comme Empire Romain en 27 avant Jésus Christ quand Caius Octavius, un des fils adoptifs de Jules César, est déclaré Imperator Caesar Divi Fillius Augustus (Empereur César Fils du Divin Auguste (d'où son nom "Auguste")). Avant ça, il dirigeait déjà seul l'entièreté de Rome, sauf la partie qui avait fait sécession dans la guerre civile, dans un Principat (peu ou prou, une dictature, cette fois soutenue par le sénat). 

Néanmoins, il serait faux de considérer que le changement de statut de Rome vient uniquement de la volonté de la famille Julii. Nombres de prétendants à ce titre ont fait sécession et tenté de s'arroger l'entièreté du pouvoir. La politique romaine sénatoriale a toujours été une affaire de poignards dans le dos et d'armées romaines s'opposant entre elles. La société romaine elle-même encourageait l'ascension au pouvoir par la violence. Les généraux victorieux étaient des figures politiques majeures. Et ça sera loin d'être la dernière fois que la guerre civile déchirera toute l'organisation romaine. Il aura fallu que l'Empire Byzantin soit anéanti une première fois puis démuni de presque tout son territoire administré pour qu'il se stabilise autour d'une famille reignante, faute d'ambitieux pour vouloir et pouvoir les renverser (ou peut-être plus simplement de temps pour le faire). Néanmoins, c'est là où l'on doit laisser cette présentation grossière de la création et la vie de l'Empire Romain (sous les cris outrés des historiens·nes antiquistes et byzantinistes qui passeraient dans le coin, j'ai conscience que tout ça est bien plus complexe que cette très courte présentation), pour que l'on se pose sur ce que ça a fait à nos imaginaires politiques. Rome devient très vite un idéal politique.

 

La Rome d'Orient persistera à l'effondrement de la Rome d'Occident (la césure entre Orient et Occident ayant été faite en 395). La fin de l'Empire Byzantin marque la fin du moyen-âge dans nos livres d'histoire, et à sa place s'impose l'Empire Ottoman, se déclarant lui aussi Empire Romain. Titre qui lui était contesté par le Tsarat Russe en tant que "troisième Rome". L’appellation même de Tsar est une forme slave de César (lui-même dérivé du latin Caesar). Quant à l'Empire Ottoman, c'est un héritage bien plus complexe auquel on a affaire. Il succède au Sultanat de Roum (très grossièrement, l'Anatolie). Ce nom de "Roum" vient d'ailleurs du fait que ledit Sultanat Turc Seldjoukide considérait ses sujets comme étant romains (au sens médiéval), puisqu'à l'époque le gros de la population locale parlait grec et étaient des chrétiens orthodoxes. L'Empire Ottoman arrivera suite à la dislocation du Sultanat de Roum, d'abord comme Beylicat autonome, et suite à des conquêtes et unifications en tant qu'Empire. La prise de Constantinople, dernier reliquat de l'Empire Byzantin Romain d'Orient verra l'avènement de l'Empire Ottoman comme nouvelle deuxième Rome (ou première Rome d'Orient?), et marquera dans nos livres d'histoire la fin du Moyen-Âge. Suite à cette conquête, les nom de Basileus (titre d'empereur byzantin), de Kaysar (dérivé de Caesar) et de souverains universels (venant des empires Turco-Mongoles) afin d'affirmer leur position d'empereurs, entre autres, romains. La ville renommée Istanbul (et qui gardera les deux noms jusqu'en 1930) devient la capitale de l'Empire Ottoman, en signe de rapprochement des grecs conquis, mais aussi en signe de ce statut de nouvelle Rome d'Orient. De plus, tout grand empire musulman peut aussi prétendre au Califat, en tant que successeurs du Prophète ou simplement par son potentiel hégémonique sur la communauté musulmane (puisque Mohammed est reconnu comme chef politique ET spirituel). Cette revendication au Califat sera acté après avoir défait l'Empire Chiite Perse Séfévide (les chiites basant les revendications sur le Califat selon d'autres règles de successions) et l'Empire Mamelouk (qui s'étendait de la Syrie à l’Égypte) détenant le Calife Sunnite pour le déposer et proclamer l'empereur Ottoman Sélim 1er, Calife.

 

*Petite note supplémentaire: Alors, je parle couramment de "Romes" d'Orient dans ce paragraphe. Ce n'est pas par méconnaissance des chrétiens d'orients (qui sont ni Orthodoxes, ni Catholiques), mais bien plus sur le rapport de centralité géopolitique des systèmes cités. Parce que si l'on doit considérer principalement la théologie, alors les grandes cités des chrétiens d'orients sont nombreuses et variés. Comme Alexandrie, Edesse, Erevan, Bagdad ou Delhi. C'est absolument pas nécessaire pour mon propos, mais on parle jamais suffisamment des Chrétiens d'Orient, donc c'est un encarté bonus, pour dire que j'y ai pensé. Néanmoins, ici, la question n'est pas tant la religion que la centralité du pouvoir de ces "Romes".



La nouvelle Rome d'Occident, quant à elle, sera déclarée sans détenir directement Rome durant la moyen-âge, en opposition à la papauté préférant des royaumes ne cherchant pas à déclarer un tel pouvoir hégémonique. Le premier grand nom qui pète sur les livres d'histoire à pouvoir s'en déclarer sera Charles 1er, dit Charlemagne, roi des francs et empereur d'Occident. Arrivant à la tête du Royaume Franc vite ré-unifié (grosso merdo, la France moins la Bretagne et l'Allemagne moins la Saxe historique (Westhpalie et Basse-Saxe actuelle) et la Bavière) suite à l'assassinat de son frère Carloman 1er par sa mère (le charme des successions franciques). Malgré ce grand pouvoir, Charles 1er bénéficie des faveurs papales. En effet, son père Pépin le Bref, après avoir renversé la dynastie Mérovingienne à la tête du Royaume Franc a créé le concept d’États Pontificaux pour garantir l'indépendance politique de l’Église Romaine Chrétienne d'Occident (pléonasme volontaire) menacée par les Lombards à son Nord. De plus, le Royaume Franc conquis la Saxe historique au nom de la chrétienté, puisqu'elle était occupée par des saxons païens, ainsi que la Lombardie. Bon, je vais pas te faire tout le récit des conquêtes de Charlemagne, mais y'en a masse (toutes mes excuses aux médiévistes qui doivent être en train de hurler en lisant ça, je hurle en l'écrivant aussi), et le fait que ça soit cumulé avec une bienveillance papale permet donc à Charlemagne d'être sacré Empereur d'Occident en 800 (titre qui ne survivra pas à son fils Louis 1er). Et cet empire d'Occident jettera les bases du Saint-Empire Romain Germanique, qui sera créé par Otton 1er un de ses successeurs en Germanie (sur une base élective et bien moins centralisée que l'Empire d'Occident, ce qui lui permettra de perdurer). Et ce Saint-Empire Romain Germanique, bien qu'ayant vue nombres d'Empereurs excommuniés pour des raisons politiques (l'histoire a un sens de l'humour particulier), a prétendu aussi être la nouvelle Rome. Sans détenir directement Rome encore une fois. Néanmoins l'idée d'empereur Germain était profondément lié à Rome, ne serait-ce que pas son titre; mais aussi par le propre titre de Kaiser (qui est une germanisation de Caesar).   

 

Ce titre de Kaiser sera utilisé par la suite par les empereurs allemands, autrichiens et dans un cas très particulier en Inde. Bon, pour le cas indien c'est le dernier empereur Moghol, Bahâdur 2, qui a porté le titre de Badishah (roi des rois, donc empereur) suite à une rébellion contre la colonisation. Suite à la rébellion, le titre de Kaiser-I-Hind (empereur des indes) a été porté dans l'interminable collier de titres des rois et reines britanniques pour faire taire cette revendication impériale. Enfin, dans mes recherches (pas supers poussés je l'admets), j'ai aussi trouvé une occurrence du titre de César en tant qu'Empereur au Tibet, dans l’épopée de Gesar Khan (bon, là ça m'a l'air plus vacillant en terme de sources, mais ça viendrait du turc Kaysar, et parlerait donc d'un empereur Tibéto-Mongol, Gesar de Ling).

 

 

Mais revenons à la source de tout ça, à ce titre "d'Empire", qui a très clairement précédé le monde romain. Au final, qu'est-ce que c'est que cet objet politique? Puisqu'au final, c'est l'autre point commun dans tout ce qu'on a vu avec nos caesars tricotés dans tout les sens. Et bien on peut s'accorder sur une définition un peu simpliste à base de "Est empire, toute autorité politique exercée par un organe, couramment personnifié, sur d'autres autorités politiques/peuples/communautés/états; ayant une vocation expansionniste tirant sa légitimité sur une présumé supériorité." Alors c'est un peu un melting-pot de ce que j'ai pu trouvé comme définition sur le terme, c'est très large, et donc sujet à débat. Néanmoins, cela permet de comprendre aussi que l'Empire est un fonctionnement politique devant forger un complexe de supériorité social pour le faire accepter à sa population via, par exemple, ce qu'on nomme actuellement roman national. Cette définition permet aussi d'étendre la compréhension à pourquoi les populations d'un empire vivent un traitement différencié en fonction de leur position dans la logique politique de discrimination impériale. Et enfin, cela tresse une lignée très directe de filiation entre le concept d'empire colonial et d'empire pré-colonial (voire même on peut penser à une essence coloniale dans l'idée même d'Empire).

 

Sauf que, facétieuse qu'est l'évolution des pensées, est apparue une pensée, censée, s'opposer à ce concept d'Empire. Et, si je parle de farce, c'est bien que je parle du nationalisme (si jamais tu as oublié que tu lis le texte d'une anarchiste dégueulasse, voilà votre rappel). En effet, le nationalisme entend, A LA BASE, consacrer l'autodétermination des peuples, s'opposant ainsi à la monarchie (qui entend consacrer une régence basée sur des contrats et des droits de propriété sur des territoires) et d'autant plus aux empires. Alors, comment on défini précisément une nation, comment on délimite précisément une nation d'une nation voisine, comment on s'accorde sur tout ça? Je ne saurais que te dire une chose, si tu ne souhaites pas passer par une auto-définition majoritaire de cette population: Bonne chance. Et je te dis ça en sachant que je suis française, mais mis à part le fait que je sois née dans l'état français et est considérée comme étant française, rien de plus ne m'indique que je suis française (pas même un vague sentiment d'appartenance quelconque). Et il se trouve qu'une fois cette pensée devenue hégémonique par son succès à travers le monde, elle a pu se réapproprier des concepts à priori contradictoires comme l'Empire... et pas mal aidé aussi par le fait de ne pas avoir rejeté le colonialisme (et même l'avoir très fortement encouragé). Créant donc ce qui semble être un oxymore politique avec l'Empire Nationaliste.

 

 

Et là, je te connais, je sais que t'es brillant·e, et que tu me dira "Mais enfin, un nationalisme à vocation expansionniste, couramment personnifié et tirant sa légitimité sur une présumée supériorité, ça ressemble vachement au fascisme quand même." Tu as donc gagné une image, pour ce trait d'esprit, trait d'esprit que j'ai totalement induit dans ta tête tout du long de ce texte (l'image étant une offre non-contractuelle parce que ça fait longtemps que tu as quitté l'école primaire). Mais effectivement, un nationalisme qui prend des traits à l'Empire ressemble au fascisme. Mais savoir quand il se transforme? C'est très compliqué. Il n'y a pas de séparations très nettes. On en revient au Rubicon, qui est, au final, qu'un petit court d'eau innocent de tout le.poids qu'on lui prête. Et d'ailleurs, c'est le point commun de nombreuses distinctions. A quel moment on n'est plus à ce qui précédait? A quel moment on entre dans une nouvelle chose, ici, franchement déplaisante? A quel moment tout a déraillé pour qu'on en arrive là? Les plus pessimistes placeront les Rubicon une trentaine de bornes avant ladite rivière. Les plus optimistes décaleront le Rubicon de plusieurs kilomètres au sud de sa position. Les plus accoutumés·es au système à venir le placeront bien au sud de Rome. Les promoteurs du système à venir le placeront vers le Niger ou la Seine, faisant semblant de ne pas comprendre la question. Mais en vrai, je vais me permettre de périphraser Ian Danskin, on se fout d'où est vraiment le Rubicon pour tous·t·es les autres, la seule question pratique qu'on doit se poser, c'est où se trouve t-il pour toi?

Et pour moi? Je ne suis pas certaine, mais je crois qu'on vient de le dépasser. Quand, dans l’État où je vies, l'ensemble de la presse grand publique et de la classe politique (mis à part un groupe, criblé de critiques de par tout les autres dans cette affaire) a rendu hommage à un militant explicitement fasciste (et ce sans nier son militantisme) et a condamné l'entièreté du militantisme antifasciste. Ledit fasciste tué dans une baston, qu'il a déclenché au marge d'un meeting social-démocrate. C'en est au point où, sous les menaces de morts, l'assistant parlementaire de Raphaël Arnault, Jacques-Elie Favrot, a été interdit d'accès à l'Assemblée Nationale, tout ça en partant des accusations du groupe fasciste Nemesis. Raphaël Arnault est un élu LFI, groupe social-démocrate français, venant d'être classé par Laurent Nuñez, le ministre de l'intérieur, à l'extrême gauche. Raphaël Arnault était connu auparavant pour être la tête d'affiche de la Jeune Garde Antifasciste, et est affilié LFI puisque c'est le groupe parlementaire s'opposant à la monté du fascisme ayant le plus de chance d'être élu (et a donc choisi stratégiquement de le renforcé en rentrant dans ses rangs). En bref, un fasciste meurt en attaquant un meeting politique, et c'est les groupes antifascistes et les sociaux démocrates qui sont dénoncés.

 

En vrai, quand j'y repenses, ça aurait pu être plus tôt. Je penses même que ça a été plus tôt pour moi, même si j'ai pas d'évènements précis. Il s'en est passé des choses, rien que le déni démocratique qu'on été les gouvernements réactionnaires successifs après les législatives anticipés, qui ont vu gagner l'alliance de gauche du Front Populaire ; comme la répression coloniale de la protestation en Kanaky accompagné de nombreux militants du FLNKS, suite à la rupture du traité de Nouméa ; comme en été 2023 le fait qu'un flic assassin gagne un millions de balle et la mutation qu'il voulait après avoir tué un gamin de 17 berges, qui avait comme principal malheur d'être arabe ; comme le fait d'avoir construit progressivement un système pénitentiaire parallèle concentrationnaire et administratif appliqué uniquement aux étrangers·ères plus ou moins en irrégularité (et en vrai s'appliquant sur à peu près n'importe qui n'étant pas assez blanc·he pour les keufs les croisant et pouvant s'appliquer en fonction de la validité de leurs papiers). Après tout je suis une pessimiste, peut-être que c'était bien avant que mon Rubicon était franchi sur le sujet, mais que je ne voulais juste pas m'en rendre compte.

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